Le Manège désenchanté

Clac-Clac, Clac-Clac, Clac-Clac…
Pourtant ouverte quasiment en permanence, la fenêtre basculante de mon bureau n’avait pas laissé s’engouffrer dans ma tète cet aveugle métronome matinal depuis presque deux mois déjà. Sa cadence si mécanique, si parfaitement régulière et saccadée éveille toujours en moi, à l’heure ou je m’assoupis, un curieux et désagréable mélange de sentiments de colère et de crispation. Le carousel insensé s’apprête à rouvrir ses portes. Mais pour le bonheur de qui ?
En frappant quotidiennement le pavé de cette manière déterminée et conquérante, l’esprit encore perfusé par quelques souvenirs de la veille ou par quelques courses indispensables, la jeune femme active du bas de chez moi -trop obnubilée par le dictat de l’horloge- en a déjà oublié ses rêves et est loin de songer qu’elle vient de donner, par le feu répété de son pas, le début des hostilités. Vont entrer en scène, dans les deux heures qui suivront, les centaines puis les milliers de figurants interchangeables de la ronde aveugle des forçats du jour.
C’est la rentrée.
Et derrière ce mot réservé à l’origine au contexte éducatif se profile désormais l’un des points cardinaux essentiels de la lobotomie ambiante consentie, de l’hystérisation pilotée de nos vies et du contrôle social pyramidal. Nous voilà priés, pour accéder à un nouveau tour, de bien vouloir (en un puissant euphémisme) rejoindre les rangs. Mais pour y rentrer, encore aurait il fallu en sortir !
Dans un teaser hurlé par une fenêtre de l’immeuble d’en face, TF1 ose l’affligeante fausse nostalgie d’un tour “Nez… ma neige !” avant l’incontournable météo du jour tandis que les fourmis éthérées du destin subi viennent déjà s’agglutiner plus bas dans la rue, en longues grappes compactes entourant les feux tricolores.

Spots, flashs, pub, téléphone, mail… PAUSE. Crainte du “Machin bénin“*… la pandémie empêchera-t-elle les prochaines soldes ? Dans le rétro, la première ride… avouée.
Flash, pub, téléphone, embouteillage, flash…
Comment cela, ils veulent me virer ?
Téléphone, pub, mail, téléphone, bouchon, téléphone…
Tu passes chercher la petite ?
Pub, taxi, téléphone, flash, téléphone…
C’est la rentrée.
Maman s’inquiète pour sa Lolita depuis qu’elle s’exprime en dédipix mais se voit rapidement obligée de songer à autre chose tandis que papa tente de la rassurer en lui répètant que c’est normal… que le manège évolue. Normal que Lolita préfère chevaucher l’oiseau bleu de Twitter que Dumbo et normal que le petit coupé sport rouge de son enfance (avec son volant en bakélite qui tournait fou) se voit remplacé par un énorme Hummer jaune avec des Pitbulls peints sur son flanc et des néons bleus sous les portes pour mieux voir les hérissons écrasés ! Nous y sommes… et c’est en chevauchant le mobile de leurs rêves ou des manettes de Playstation qu’ils atteignent aujourd’hui les terres d’aventures que le cheval de bois ou l’avion à trois couleurs suffisaient a rejoindre d’antan. Tout change et tout augmente ma chérie !
Télévision, embouteillage, téléphone, cachets, téléphone, pub….
C’est la rentrée.
Et sur le tempo d’une reprise peu inspirée et à la sonorité aigrelette, façon Mp3 surcompressé jailli d’un mobile, le forain diabolique en charge de ce broyeur de rêves, dont nous sommes les bâtisseurs autant que les complices et victimes, accélère encore la cadence avec, en unique point de mire, notre assujettissement -le plus complet possible- au détriment de nos aspirations essentielles. Un manège que nous alimentons chaque jour, sinon de sueur et de larmes, du moins d’une formidable occultation de nos élans premiers et de notre libre arbitre. Parce que pas le temps, pas le choix ou naturellement pas le luxe de s’arrêter pour « si peu ».

C’est la rentrée…
On ne réfléchit pas, peu ou mal lorsqu’on est stressé(e), fatigué(e) ou inquiet(e) et les rituels politico-socio-médiatiques qui nous entourent font, savamment et massivement, leur travail d’esbroufe et de sape pour nous faire oublier que le pompon, jadis au bout d’une cordelette et que l’on essayait, enfant, de décrocher pour s’offrir un -magique- tour gratuit a disparu depuis longtemps. Il n’y a désormais plus rien à gagner mais il reste tant à perdre. Et il vaut donc mieux éviter, dans l’intérêt de la belle mécanique, que les rouages se demandent où sont passés dans tout cela leurs réels, profonds et intimes désirs.
C’est la rentrée.
Manipulés, pilotés, téléguidés, cernés par l’habitude, perfusés au conformisme et souvent impuissants face à l’implacable efficacité du système, nous relayons ainsi efficacement et silencieusement, malgré l’assourdissant brouhaha généré, un scénario écrit à l’encre inhumanitaire de la grande consommation et de la finance pour utiliser et abuser de la masse fléchie des spectateurs aveuglés que nous sommes tou(te)s… peu ou prou. Et comme la pire des options demeurerait que les figurants veuillent devenir acteurs, le petit nombre d’exécrables scénaristes qui nous gouvernent n’oublie pas qu’il serait redoutable -sinon fatal- pour leur pitoyable modèle de société Blockbuster, qu’un trop plein de temps libre nous pousse à la culture, à la réflexion voire à l’épanouissement et érode, par la même occasion, notre potentiel de surconsommation “compensatoire” ainsi que ces peurs préfabriquées qui nous rongent et nous façonnent jusqu’à occire nos vies et nos consciences.

Voilà pourquoi personne ne doit descendre du manège, ni ralentir, et encore moins pour prendre le temps de songer posément a ce qui l’entoure ou à ce qu’il ou elle souhaiterait vraiment. Trop risqué ! Laissez les marionnettes prendre gout à ce genre de sport et elles choisiront, tôt ou tard… de s’asseoir par terre !
Mais, aujourd’hui encore, rien à craindre semblent toujours me répondre à leur manière, aux aurores et en morse, les talons de ma demoiselle pressée du petit matin en s’éloignant sur le trottoir. Et l’essoreuse à neurones, alors qu’elle dévore son entrain, m’assure fièrement de ses lendemains radieux.
Clac-Clac, Clac-Clac, Clac-Clac…
Elle accélère encore avant que le son distinct de son pas ne se perde finalement dans le tumulte naissant.
“ Un jour il y aura autre chose que le jour… ” écrivait Boris Vian. Mais pas aujourd’hui…
C’est la rentrée.
Et elle va être en retard.

* Merci à Vincent ROCA pour celle ci ! ,-)
Crédits photographiques: W* et Lady Vany pour le joli “banc public” de l’ Espace Brassens de Sete

Post-Scriptum: …et publicité gratuite, avant d’être inondé de courrier à son propos. L’indispensable poupée Vaudou anti Stress peut être trouvée ici: http://tinyurl.com/l82tjo










Comments
Pas trop de lien avec ta note, mais ces pas cadencés, ces gens que l’on croise tous les jours exactement au même timing sans les connaître… Ca m’a rappelé un moment de vie.
Un matin, je suis sortie de chez moi et j’ai contemplé ce bal des travailleurs aux horaires fixes. Je les ai regardé et j’ai compris, que tous les jours ils feront cette danse là et que ce que je venais de vivre (la mort d’un être cher) ne changerai rien à cela.
J’ai compris que cette mort affectait ma vie… pas le monde ! (enfin juste le mien)
“Sans trop de rapport” ? Au contraire…
Merci pour éclairage autre et ce témoignage sur la notion -si relative- de “réalité”. Cohabitent toujours la nôtre et celle de l’autre pour finalement aboutir autant de réalités que d’invidus. Ton anecdote est ainsi frappante de justesse et cela quelles que soient les images et sentiments qui naissent derrière le “Clac-Clac-Clac” ou face à l’aveugle ruche qui s’éveille !
Et juste merci pour cette chanson de Souchon qui me rappelle tant de souvenirs
Un sentiment partagé. De “Poulailler’s Song” à “J’ai dix ans“, en passant par “Foule sentimentale” et tant autres, Souchon est un chroniqueur de l’âme et de ses états d’une impressionnante lucidité…
Petit rappel de l’adresse de son sympathique site officiel: http://www.alainsouchon.net
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