La cérémonie du thé au Japon

“ Les amateurs de thé (…) au bruit de l’eau qui bout, et qui pour eux évoque le vent dans les pins, connaissent le ravissement. ” Junichiro Tanizaki (1886/1965)
Historique et spiritualité
Vers l’an 700, le thé fut importé au Japon via la Chine. A cette époque le matcha (poudre de thé vert) était surtout considéré comme un remède dont les vertus furent décrites par Eisai dans le Mémoire sur le thé et la conservation de la santé et était surtout consommé par les moines pour les soutenir lors de longues heures de méditation, ce qui fit par la suite du thé un des instruments de la propagande du zen.
Vers l’an 900, le thé était consommé lors du tacho, jeu durant lequel les invités auxquels on servait différentes tasses de thé en provenance de régions différentes étaient priés de discerner celle qui contenait le thé produit dans la meilleure région. Cette cérémonie donnait prétexte à des banquets somptueux avec un déploiement ostentatoire de richesses et des paris sur les joueurs engageant des sommes énormes.
C’est à l’époque Momoyama, à la fin du XVIeme qu’apparaissent les prémices de la cérémonie du thé telle que nous la connaissons.
Le prêtre zen Ikkyu encouragea la pratique et le dégrossissage du service du thé à la cour du shogun, pensant qu’un certain cérémonial reflétait l’esprit zen. Son disciple Marata Shuko (1422-1502) affina encore sa recherche : plutôt que de servir le thé dans la luxueuse vaisselle chinoise et dans l’environnement de vastes salles de concours, celui ci avait compris que le thé et son service impliquait plus de simplicité même si cela s’accompagnait d’un rituel raffiné. Il servait ainsi le thé dans une pièce simple avec peu d’ustensiles, la plupart d’origine populaire. Il posa ainsi les bases de la cérémonie du thé et fut le premier à y insuffler réellement l’esprit zen.

“ La loi du bouddha se trouvait dans la voie du thé ” Shuko
Takeno Jo-o (1502-1555) créa un nouveau style de pratique du thé, le wabi : la cérémonie se déroulait dans un petit pavillon rustique avec des ustensiles modestes et discrets.
La cérémonie reprenait avec encore plus de rigueur la manière de Shuko en combinant l’esthétisme du zen et une certaine tendance égalitaire entre les protagonistes lors du déroulement.
Mais c’est Sen Rikkyu (1522-1591) qui développa la méthode aujourd’hui connue sous le nom de voie du thé dont l’esprit est identifié par les quatre principes fondamentaux d’harmonie, de respect, de pureté et de sérénité.
Le principe d’harmonie consiste à se libérer de toute prétention en suivant le chemin de la modération, en refusant de s’irriter ou de devenir indifférent et en n’oubliant jamais de garder une attitude humble. Le principe de respect est dicté par les règles d’une étiquette stricte et permet de structurer la réunion de thé. Il préside aux échanges entre les participants. La pureté s’exprime par l’action de nettoyer les ustensiles avant l’arrivée des invités et après leur départ. Quand l’hôte nettoie et arrange les places que les invités occuperont, il établit également l’ordre en lui-même. Quant à la sérénité, elle est le concept esthétique spécifique au thé. Elle permet à la personne qui fait et qui boit le thé d’être dans un état contemplatif, stade ultime de la méditation.
Le tragique est étroitement lié au raffinement de la cérémonie, en effet Rikkyu fut victime du despote Hideyoshi. Il reçut un jour une lettre lui enjoignant de quitter Kyoto, la capitale impériale pour retourner chez lui à Sakai. Personne ne se trompa sur le sens de cet exil auquel Rikyu mit lui-même fin en se donnant la mort. Il reçut le privilège de mourir de sa propre main. L’histoire raconte qu’il réunit quelques amis pour une dernière cérémonie du thé ou il développa tout son art, et, ayant offert ses ustensiles à ses amis et après leur départ, il se fit seppuku.

La cérémonie
La réunion de thé se passe dans un petit pavillon prévu à cet effet. Pour s’y rendre, les invités traversent un jardin conduit par un sentier (roji) semé de grosses pierres plates venant d’être rafraîchi d’eau par l’hôte. Cette traversée permet à chacun de passer du monde extérieur, plein de bruit et d’agitation, pour entrer dans un monde calme et serein (principe de sérénité) ; les invités pénètrent dans le pavillon par une ouverture étroite (nijiruchi) qui ne peut être franchi que courbé ou à genou (principe d’harmonie) ; la pièce mesure obligatoirement quatre tatamis et demi (la superficie d’une pièce au Japon s’exprime en tatami, natte de paille mesurant 1,96 m sur 93 cm et épaisse de 5 cm).
Devant le tokonoma, alcôve un peu surélevée et seul endroit de la pièce qui soit décoré, les invités s’inclinent. Le tokonoma est orné d’un bouquet ikebana symbolisant la saison, voire d’un kakemono, peinture choisie en harmonie avec l’ikebana. Le kakemono peut être remplacé par un tonokoma, rouleau orné d’une citation calligraphiée lors d’occasions particulières. L’invité d’honneur s’assoit dos au tokonoma, tradition venant de l’époque des samouraïs, le tokonoma étant le seul mur de la pièce qui soit plein et empêchant ainsi toute attaque par derrière.

A coté du chaudron plein d’eau placé sur un réchaud alimenté par des braises, on trouve les instruments pour la cérémonie : la louche à long manche (hishaku) , le fouet en bambou (chasen) pour battre le thé en poudre dans l’eau chaude, la cuiller pour transvaser le thé (chasaku), le pot (cha ire) contenant le thé, le pot à eau froide (mizushaki), la bouilloire (kama), le bol (chawan). Le matcha (thé vert en poudre) du jardin de Gyukoro est l’unique thé recommandé pour la cérémonie.
L’hôte dépose, à l’aide de la cuiller, quelques grammes de thé dans le bol (obligatoirement en céramique) puis avec la louche, il verse dessus l’eau extraite du chaudron. Il bat le mélange avec le fouet en bambou jusqu’à obtenir une mousse dense, « la mousse de jade ». L’officiant dépose alors le bol sur la natte devant l’invité et le salue. Ce dernier prend le bol, le fond reposant dans la paume de sa main gauche et lui donne par trois fois un mouvement circulaire de la main droite, de gauche à droite. Il en avale ensuite le contenu en deux ou trois gorgées et repose le bol devant lui après avoir essuyé de son pouce l’endroit où ses lèvres ont touché le bol, et salue l’hôte à son tour.

On sert alors des friandises (namagashi) confectionnées avec du riz gluant et des petits sucres colorés moulés dans diverses formes. Les cinq sens doivent participer à cette dégustation : la vue qui fait imaginer quel goût aura le gâteau d’après son aspect, le toucher car la texture doit être agréable, le goût ni trop fade ni trop sucré afin de ne pas noyer l’amertume du thé, l’odeur doit être en harmonie avec le matcha et s’exprimer délicatement, et enfin l’ouïe, le nom du gâteau devant être en harmonie avec la saison et l’atmosphère.
Le rituel ainsi décrit dure à peu prés une heure, voire une heure trente selon le nombre de participants. Elle peut aussi être plus complexe et durer quatre heures. Elle commence alors par un repas léger (kaiseki) suivi d’une courte pause (nakadashi) puis du service du thé épais (koicha) et enfin le thé léger(usucha)
Chaque mouvement est calculé pour parvenir à l’économie du geste où beauté et efficacité sont rigoureusement liés. C’est une école de domination de soi où le corps est parfaitement calme et l’esprit très concentré.

Le cha no yu retient la beauté dans une simplicité voulue en harmonie avec la nature. La cérémonie a fortement influencé et développé l’architecture, l’art des jardins, de la céramique et des arts floraux, présents dans la vie de tous les jours.
Contrairement à ce que les occidentaux peuvent penser, le cha no yu n’est pas une tradition désuète et figée dans le passé. C’est avant tout un état d’esprit et si la tradition en a fixé les bases et les codes, la modernité s’en accommode fort bien et apporte une minime évolution dans le détail qui fait que la cérémonie passe à travers les âges sans jamais tomber dans le passéisme et tend de plus en plus vers la perfection.

Bibliographie
Histoire du thé - Paul Buttel - Edition Desjonquers
Plaisirs de thé - Michelle Carles et Gille Brochard - Edition Du Chêne
Eloge de l’ombre - Tanizaki Junichiro - Edition POF
L’Ikebana - Martine Clément - Editions Denoël

“Nous autres Orientaux, nous créons de la beauté on faisant naître des ombres, dans des endroits par eux-mêmes insignifiants.” Junichiro Tanizaki “L’éloge de l’ombre”
Crédits photographiques: (et liens sympathiques…)
- W* pour “Moonwatch” & “Serenity Path”
- PrincessH’s Sketchblog (http://blog.princessh.com) & “Les carnets de Carine et Laurent” (http://carine-laurent.over-blog.com) pour les illustrations originales des Polaroids “Geisha”
- “Mon année au Japon” (http://www.blogg.org/blog-42070.html) pour la photo d’origine du Polaroid “Ikebana”
- Le Blog photo “Niktoo, rien que pour vos yeux” pour la peinture sur verre Geisha: http://nictoo.skynetblogs.be
- Julien Tromeur pour sa grenouille “ZEN”- Droits acquis sous licence Fotolia - © julien tromeur - www.fotolia.com










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