13 Lettres

Je ne savais pas.
Treize lettres.
Treize lettres dont cinq de trop.
Treize lettres pour une amnésie programmée, éduquée, partagée, admise et polissée qui constitue, à elle seule, la mortifère complainte de notre humanité face à sa coupable complaisance et à sa lâcheté.
Hé bien quoi l’ami ?… un coup de spleen ? C’est l’approche du bac et la distribution annuelle des sujets de Philo qui te met dans cet état ?
Tu parles ! (enfin… tu écris !) …comme si j’avais besoin de cela !
Dans cette copie du bac que je n’ai jamais rendue pour avoir, bien avant l’heure légale, voulu suivre le lapin blanc, je glisserai volontiers -histoire de m’étiqueter, plus que jamais, cancre - le choix hollywoodien offert à Néo dans Matrix. Prendre la pilule bleue et retourner à une stérile mais indolore ignorance ou prendre la rouge pour maintenir une pleine conscience du grand bain-marie dans lequel nous mijotons ?
Ma réponse varie toujours suivant les lieux, les heures et la souffrance.
Mais il y a ces treize lettres.
D’une parfaite commodité.
Je ne savais pas.
Les guerres, quelque soient leurs motifs… les génocides, les inquisitions et tortures.
Je ne savais pas.
L’instinct de domination, l’exploitation, l’esclavage.
Je ne savais pas.
Le mensonge, la duplicité, la trahison.
Je ne savais pas.
L’arrogance, le mépris, le cynisme.
Je ne savais pas.
La beauté et le naturel équilibre de ce monde que nous nous évertuons, non sans talent, à détruire.
Je ne savais pas.
L’inoxydable persistance de l’être humain à prétendre qu’il ignore tout en parvenant, par lui même, à s’en convaincre si bien.
Je ne savais pas… ou presque.
La lumière dorée qui rase la terrasse sur laquelle vagabondent mes pensées est d’une douceur câline qui contraste de manière cinglante avec les quelques mots que j’ai croisés hier, par hasard, dans la bouche d’un spectateur de Home… pensif devant son écran d’ordinateur.
- “Mais pourquoi ces infos, la réalité, les chiffres ne sont ils pas davantage exposés au regard de tous ? …on ne trouve pas cela sur Net ?”
“Les chiffres sont ils le juste reflet d’une réalité ?” Cela pourrait constituer une autre intéressante question pour l’épreuve de Philo d’un prochain millésime. En attendant ils existent, bien sur… sur le net comme ailleurs pour peu que l’on souhaite les consulter et cela m’a rappelé l’existence de deux sites - pourtant déjà (très) massivement visités mais, de toute évidence, toujours à (re)découvrir. L’occasion de relayer, une millionième fois, leurs adresses et cela même s’ils ne sont pas, convenons en, d’une rigueur scientifique absolue. Ils n’en demeurent pas moins, à l’usage, de modestes mais frappants outils de… méditation ! (si peu transcendantale qu’elle soit)
Le premier est le planisphère crée par David Beja pour Breathingearth.net. En utilisant des données externes (CIA World Factbook pour la population, United Nations Statistics Division pour le CO2) il affiche notamment -façon temps réel- les naissances, décès et la consommation de Co2 par pays. Le site est en Anglais mais cela ne gène en rien la vision de la carte. Si vous vous débrouillez mieux dans la langue, n’hésitez pas a profiter des précisions situées en bas de page…

Le second est certes imoins graphique mais pourtant d’un effet absolument garanti. Le célèbre Worldometers.info est généré par une équipe internationale de développeurs, chercheurs et bénévoles dans le but -citons les- “de rendre les statistiques mondiales disponibles au plus large public dans le monde dans un format qui fait réfléchir”. Pari gagné jusque là…

Et ainsi tournent (à l’infini ?) les compteurs de notre destin, aux gré des scripts et des planisphères animés. Un petit point par ci, un petit chiffre par là. Et avec eux se déploie -immuablement semble-t-il- le grand tourbillon des nos âmes désincarnées, en quête de sens, d’espoir et de plénitude.
Je ne savais pas.
Treize lettres.
“Ne”, “Pas”… cinq de trop.
Et que penser lorsque les ôter ne change rien à l’affaire.
Sommes nous, comme le docteur Frankenstein, à ce point dépassés par le monstre que nous avons crée que nous ne puissions rien tenter de réellement efficace pour l’empêcher de nous détruire ?
Ce n’est certainement pas ici que se trouve la réponse à pareille question. Et pas plus dans le cœur ou l’esprit du lecteur esseulé, égaré devant cette branlette numérique, que dans les bonnes résolutions hâtivement prononcées au gré d’une tendance verte, habilement bâtie par une structure de pensée plus que jamais consumériste et esclavagiste. Faute d’une massive, nette et rapide évolution de nos consciences, cette démarche fait tout juste office d’ersatz naïf pour la pilule rouge de Néo; un négligeable placébo verbeux pour nous aider à nous croire éveillés.
Elle nous permet en revanche de vivre le vertige des cancres que nous sommes face au sujet de Philo et à la page blanche à illustrer.
Avec l’envie de citer le penseur Jean Montcorgé qui, dans sa complainte “Maintenant je sais“, en arrivait à cette universelle conclusion:
“Je sais… qu’on ne sait jamais !” ([...] C‘est tout ce que je sais, mais ça je le sais. )
Et le grand correcteur, atterré par cette synthèse affligeante, quelques secondes avant de biffer ces lignes d’un trait rageur, pourra alors inscrire au stylo rouge, dans la marge, à la hauteur de la citation incriminée:
“Jean Gabin n’était pas un philosophe… ET ENCORE MOINS UNE LUMIERE !”
Ah bon, vraiment ?
Je ne savais pas.

Notes de rédaction
Nous ne nous attarderons pas sur le déjà archi-médiatisé Home de Yann Arthus Bertrand. Largement distribué sur la toile, il faisait l’objet de notre fenètre “Vidéo de la semaine / Video of the week” du 7 au 14 Juin 2009 mais si vous l’avez raté vous pouvez toujours consulter le site du film ICI ou lire une (gentille) critique de ce dernier ICI
Credits Photographiques: Coeur de Voh (Nouvelle Calédonie) en 1990 par Yann Arthus Bertrand - Photo “XIII” liée à l’exposition Vendredi 13 de la galerie ALL-OVER à Lyon. Droits réservés à leurs auteurs respectifs.










Comments
je ne savais pas… lol!
les articles sont vraiment bien
beau boulot W*
et surtout la photo, c’est une de mes préférées!
Je n’ai encore jamais croisé Yann Arthus Bertrand mais je ne manquerai pas de lui transmettre si l’occasion se présente… (bien qu’il me semble que tu ne sois pas la seule à l’aimer ,-) ) …merci pour le “boulot” en revanche, celui là n’étant ni vu ni venu du ciel !
Au plaisir de recroiser tes mots par ici…
tic, tic, tic, tic, tic… quand tombera ton numéro ?… tic, tic, tic… toujours là ?
Oui… pour le moment ! Je n’avais pas vu la carte de breathingearth.net sous cet angle mais elle me fait tout à coup particulièrement apprécier le fait de ne pas être habituellement l’ heureux élu des jeux de hasard ! Merci pour ta visite et ton commentaire. A bientôt… j’espère !
Leave a Comment